Blankenberge (BEL)
Philippe Ducarroz
Sur le plan sportif, la Central European Hockey League (CEHL) cochait pratiquement toutes les cases. Le niveau de jeu progressait chaque saison, les tribunes se remplissaient lors des grands rendez-vous, les rivalités se multipliaient et les clubs belges comme néerlandais bénéficiaient enfin d’une compétition capable de stimuler leur développement. Pourtant, onze ans après sa création sous le nom de BeNe League, le projet s’est éteint presque sans bruit. Une disparition qui pose une question essentielle: comment une ligue reconnue pour sa qualité a-t-elle pu s’effondrer aussi rapidement? La réponse ne se trouve pas sur la glace, mais dans un modèle économique et structurel devenu trop fragile pour survivre.
La première faiblesse de la CEHL était inscrite dans son ADN. Contrairement aux grandes ligues européennes, elle ne pouvait compter que sur un nombre réduit de clubs susceptibles d’y participer. La Belgique ne possède qu’une poignée d’équipes capables d’évoluer à un niveau semi-professionnel, tandis que les Pays-Bas disposent eux aussi d’un réservoir limité. Dans ces conditions, chaque retrait devenait un véritable séisme. Là où une Swiss League ou une DEL2 peuvent absorber la disparition d’un club sans remettre en cause leur existence, la CEHL devait pratiquement repenser son championnat à chaque départ. Cette instabilité permanente a obligé les organisateurs à modifier régulièrement les formats, les calendriers et les systèmes de qualification, ce qui a compliqué la construction d’une identité durable.
L’aspect financier a constitué un deuxième obstacle majeur. Le principe même d’un championnat transfrontalier impliquait des déplacements plus longs, davantage de nuits d’hôtel et des coûts logistiques nettement supérieurs à ceux d’une compétition nationale. Pour des clubs fonctionnant avec des budgets modestes, ces dépenses représentaient un effort considérable. Or, la CEHL n’a jamais bénéficié de revenus capables de compenser ces charges supplémentaires. Les droits télévisés restaient très limités, voire quasi-inexistants, les partenariats commerciaux demeuraient modestes et une grande partie du fonctionnement reposait sur l’engagement de bénévoles. Sportivement ambitieuse, la ligue ne disposait jamais des ressources économiques correspondant à ses ambitions.
La pandémie de Covid-19 a ensuite joué le rôle d’accélérateur de crise. L’arrêt prématuré de la saison 2019/20, puis l’annulation complète de l’exercice suivant, ont privé les clubs de leurs principales recettes. Billetterie, hospitalités et sponsoring ont brutalement disparu pendant de longs mois. Si la compétition a réussi à reprendre en 2021, plusieurs organisations n’ont jamais retrouvé leur équilibre financier. Certaines ont réduit leurs ambitions sportives, d’autres ont disparu ou quitté le projet. La CEHL est sortie vivante de la pandémie, mais considérablement affaiblie.
Le début de la fin
Paradoxalement, c’est au moment où la ligue semblait la plus forte qu’elle s’est rapprochée de sa fin. L’arrivée des clubs allemands EHC Neuwied et EG Diez-Limburg a incontestablement élevé le niveau de la compétition et donné une dimension internationale au projet. Le changement de nom en Central European Hockey League traduisait cette nouvelle ambition, avec l’idée d’attirer à terme d’autres clubs venus des pays voisins. Mais cette expansion est restée largement théorique. Aucun autre candidat n’a rejoint la compétition et, lorsque Diez-Limburg s’est retiré pour des raisons financières, la CEHL s’est retrouvée à nouveau confrontée à son principal problème: un nombre insuffisant de participants.
Le véritable point de rupture intervient durant l’été 2026 avec la décision du HIJS Den Haag de rejoindre la nouvelle Eredivisie néerlandaise. Ce choix est lourd de conséquences. L’un des membres fondateurs quitte le navire au moment où les Pays-Bas relancent leur propre championnat élite. Pour les clubs néerlandais, retrouver une compétition nationale plus stable devient soudain plus attractif qu’un championnat international aux contours de plus en plus incertains. Ce départ entraîne un effet domino: sans suffisamment d’équipes, la saison 2026/27 ne peut plus être organisée et aucun calendrier n’est publié. La CEHL ne fait jamais officiellement faillite, mais elle cesse simplement d’exister dans les faits.
Cette disparition illustre un paradoxe rarement observé dans le sport européen. Très peu de compétitions peuvent se targuer d’avoir disparu alors que leur niveau sportif n’a jamais été aussi élevé. Les finales étaient attractives, la concurrence restait ouverte, les jeunes joueurs progressaient et les clubs allemands avaient donné un nouvel élan au championnat. La CEHL n’a donc pas échoué parce que son hockey était insuffisant; elle a disparu parce que son environnement économique ne lui permettait plus de soutenir cette ambition.
Son héritage n’en demeure pas moins considérable. Pendant plus d’une décennie, elle a démontré que des pays ne disposant pas des moyens des grandes puissances du hockey pouvaient unir leurs forces pour créer une compétition crédible, formatrice et compétitive. Son expérience servira probablement de référence à d’autres projets régionaux dans les années à venir. La CEHL n’a peut-être pas réussi à bâtir la grande ligue multinationale dont rêvaient ses fondateurs, mais elle a prouvé qu’en matière de développement du hockey, la coopération pouvait parfois être plus efficace que la concurrence.
(A suivre demain: les héritiers de la CEHL: où en sont les clubs qui ont écrit son histoire?)





















































