PRESSE – PHILIPPE DUCARROZ: «Planète Hockey doit rester un média, pas devenir une simple machine à clics»

PRESSE – PHILIPPE DUCARROZ: «Planète Hockey doit rester un média, pas devenir une simple machine à clics»

Philippe Ducarroz - Imge: Cap/Frapp/YouTube/IA
Rédaction
Patricia Hoche

Depuis plus de deux décennies, Planète Hockey s’est imposé comme l’un des acteurs historiques de l’information hockey en Suisse romande. Son responsable, Philippe Ducarroz, journaliste sportif de longue expérience, porte aujourd’hui un regard lucide sur l’évolution du métier, la concurrence numérique et l’avenir du hockey suisse. Entre développement éditorial, nouvelles technologies et volonté de renforcer l’identité de Planète Hockey, il défend une idée simple: informer vite ne suffit plus. Il faut apporter quelque chose que les autres n’ont pas.

Philippe Ducarroz, quand vous regardez Planète Hockey aujourd’hui, êtes-vous satisfait du chemin parcouru?
Satisfait, oui. Mais certainement pas rassasié. Planète Hockey existe depuis longtemps et le site a connu plusieurs vies. Personnellement, je n’y apporte mes services que depuis l’après-Covid. Le site était en grand danger, je l’ai racheté… et maintenant je le «gère» bénévolement. Mais c’est une belle charge: le hockey a énormément changé, le journalisme aussi, et Internet est devenu un univers totalement différent de celui dans lequel j’ai commencé le métier. J’avoue même être un peu dépassé. Heureusement, un des pères fondateurs du site, Patrick Pitton, reste de bon conseil…. Aujourd’hui, le défi n’est plus simplement d’être présent. Il faut être visible, pertinent, crédible et capable de fidéliser un lecteur qui reçoit des centaines d’informations chaque jour sur son téléphone. Notre objectif est donc de continuer à évoluer sans perdre ce qui fait notre identité: le regard journalistique sur le hockey.

Le paysage médiatique est pourtant devenu extrêmement concurrentiel. SwissHabs, Blick, Watson, les réseaux sociaux, les sites des clubs… Comment Planète Hockey peut-il encore trouver sa place?
Justement en ne cherchant pas à être tout le monde à la fois. SwissHabs est devenu extrêmement efficace dans la diffusion rapide de l’information, notamment sur les transferts, les rumeurs et les petites nouvelles. Son patron a construit une communauté importante. Mais je ne crois pas que notre avenir consiste à essayer de publier une information deux minutes avant quelqu’un d’autre. Si un club annonce un transfert à 10h00, tout le monde peut avoir l’information à 10h02. La véritable différence commence après. Que représente ce transfert? Pourquoi ce joueur? Quel rôle va-t-il avoir? Quelle conséquence sur l’équipe? Qu’est-ce que cela dit de la stratégie du club? C’est là que le journalisme retrouve sa valeur. Bon, swisshabs a commencé à le comprendre depuis peu, l’intelligence artificielle fait des merveilles.

Ouh, ça sent le règlement de compte…
Vous savez, il nous arrive d’égratigner mon ex-consultant Ambuehl dans nos émissions. Il avait commenté des matchs de NHL avec moi sur Teleclub. En fait, on l’aime bien, il nous empêche de nous endormir. Au sens propre comme au sens figuré. Pour être dans le coup, il nous oblige à nous lever au milieu de la nuit pour publier les premières nouvelles venant d’outre-Atlantique. (il se marre) Bon, de là à dire qu’il est le site de hockey suisse le plus complet… Il faut croire qu’il ne nous lit pas beaucoup. Je vais être honnête: je regarde swisshabs, pour être sûr de ne pas rater une info importante. Fairplay, non?

Information contre journalisme?

Vous n’utilisez pas l’intelligence artificielle sur Planète Hockey?
Oui, comme tout le monde, mais d’abord pour les corrections orthographiques et l’amélioration de la qualité des photos. On l’utilise un peu comme photoshop. Pour les textes, il y a tellement d’erreurs qu’on n’y touche pas trop.

L’intelligence artificielle va pourtant bouleverser le secteur.
Elle le bouleverse déjà. Elle peut nous aider à rechercher, traduire, classer, résumer ou traiter des masses de données. Il serait absurde de refuser ces outils. Mais je vois aussi un danger: si tous les médias utilisent les mêmes outils pour produire les mêmes textes à partir des mêmes informations, tout le monde finira par publier la même chose.

Vous opposez donc information et journalisme?
Non, mais je fais une distinction entre les deux. Une information peut être exacte et pourtant avoir une faible valeur ajoutée. Une dépêche peut annoncer qu’un joueur a signé. Le journaliste doit ensuite être capable de mettre cette information en perspective. Notre métier ne devrait pas simplement consister à transmettre ce que nous recevons. Il doit aussi consister à sélectionner, vérifier, contextualiser et parfois questionner. C’est particulièrement important à une époque où les réseaux sociaux donnent l’impression que tout le monde est journaliste.

Les réseaux sociaux sont-ils une chance ou une menace?
Les deux. Ils sont formidables pour toucher rapidement le public. Mais ils ont aussi profondément modifié le rapport à l’information. Une rumeur publiée sur X peut devenir une «information» en quelques minutes. Un joueur peut être annoncé dans trois clubs différents avant même que son agent ait reçu un coup de téléphone. Pour nous, le principe doit rester le même: une information doit être vérifiée. Et lorsqu’elle ne l’est pas, il faut le dire. Je préfère publier une information fiable dix minutes plus tard plutôt qu’une fausse information dix minutes plus tôt.

Mais cette prudence ne risque-t-elle pas de faire perdre des clics?
Certainement. Mais je ne veux pas construire Planète Hockey uniquement autour du clic. Le clic est nécessaire, évidemment. Un média numérique doit avoir une audience. Il faut comprendre le référencement, les algorithmes, les réseaux sociaux, les habitudes des lecteurs. Mais si nous commençons à publier uniquement ce qui fait cliquer, nous perdons notre identité. À terme, un média qui n’a plus de ligne éditoriale devient simplement un flux d’informations.

Vous avez également évoqué le développement d’une présence en allemand. Pourquoi?
Parce que le hockey suisse ne s’arrête évidemment pas à la Sarine. Nous avons une situation assez particulière: Planète Hockey possède une identité très forte en Suisse romande, alors que la majorité des clubs de National League ou Swiss League se trouvent en Suisse alémanique. Il serait donc absurde de ne pas regarder ce marché. Mais là encore, je ne veux pas simplement traduire nos articles français. Si nous voulons toucher le public germanophone, il faut produire du contenu pensé pour ce public, établir une autre hiérarchie.

Le grand dossier de la Swiss League

Parlons du hockey suisse. La National League est-elle aujourd’hui trop riche?
C’est une question complexe. Le hockey suisse a énormément progressé économiquement et sportivement. Les infrastructures sont meilleures, les budgets ont augmenté, les joueurs étrangers sont de qualité et le niveau moyen est élevé. Mais cette réussite crée aussi des déséquilibres. Lorsque vous avez des clubs capables d’investir énormément et d’autres qui doivent fonctionner avec des moyens beaucoup plus limités, la compétition devient forcément différente. La question n’est pas de savoir s’il faut empêcher les clubs riches de se développer. La question est de savoir comment préserver une véritable compétitivité sportive.

Et la Swiss League?
C’est probablement l’un des grands dossiers du hockey suisse. Une première division forte a besoin d’une deuxième division forte. Ça ne veut pas dire que je suis contre les partenariats. Je préfèrerais même qu’il y ait un accès facilité entre un club de National League, son partenaire de Swiss League et un autre partenaire de MyHockey League. Mais que chaque club ait un partenaire de chaque niveau, pas plusieurs. Il faut des clubs capables de remplir des patinoires, de former des joueurs, d’avoir une véritable identité et de pouvoir rêver à la promotion. La pyramide du hockey suisse doit fonctionner dans son ensemble. Après, on rentre dans le détails des règlements, ce n’est pas évident de contenter tout le monde.

La Suisse peut-elle un jour gagner le Championnat du monde?
Pourquoi pas? Aujourd’hui, ce n’est plus une utopie. La Suisse a disputé trois finales mondiales ces trois dernières années, elle possède des joueurs NHL, une génération talentueuse et une structure de formation qui fonctionne. Mais gagner un Championnat du monde demande énormément de paramètres favorables… et un peu de chance. C’est ce qui lui a manqué jusqu’à présent.

Vous accordez aussi une place importante au hockey féminin. Est-ce un choix éditorial ou une obligation?
C’est un choix éditorial, mais c’est également une évidence. Le hockey féminin suisse progresse. Les clubs se structurent, les équipes nationales deviennent plus compétitives et le public s’intéresse davantage à cette discipline. Si nous voulons être un média hockey complet, nous ne pouvons pas considérer le hockey féminin comme une rubrique secondaire. Il mérite une couverture régulière, des portraits, des interviews et des analyses.

«LES FONDAMENTAUX RESTENT LES MÊMES»

Votre génération de journalistes a connu la radio, la télévision, la presse écrite et Internet. Que reste-t-il du journalisme sportif traditionnel?
Beaucoup plus qu’on ne le pense. Les supports changent, mais les fondamentaux restent les mêmes. Bon, je ne suis pas sûr qu’une partie de la jeune génération soit d’accord avec moi. Elle est trop pressée. Savoir poser une question, surtout écouter la réponse. Vérifier une information. Comprendre un contexte. Raconter une histoire. Et avoir suffisamment de culture sportive pour savoir lorsqu’une information est réellement importante. La technologie peut accélérer notre travail. Elle ne peut pas remplacer le regard du journaliste.

Est-ce que Planète Hockey doit devenir plus… personnel?
Oui. Je crois beaucoup à la signature. Un lecteur doit connaître la personnalité du journaliste, son domaine de compétence, sa manière d’analyser. Nous avons longtemps pensé que le média devait être au centre et le journaliste derrière. Aujourd’hui, je pense que les deux doivent fonctionner ensemble. Les émissions comme «Le Premier Bloc» vont dans cette direction: plusieurs personnalités, plusieurs opinions, des débats et une véritable conversation autour du hockey.

Vous accepteriez donc que les journalistes donnent davantage leur opinion?
Ben, mes consultants ne font que ça! Parfois ça passe bien, parfois ça passe mal…

Quel est aujourd’hui votre principal objectif?
Ne pas devenir le plus gros site de hockey de Suisse à n’importe quel prix. Je préfère que Planète Hockey devienne le site que les passionnés de hockey considèrent comme indispensable. Ce n’est pas exactement la même chose. La quantité d’audience est importante. Mais la qualité de l’audience l’est également. Si quelqu’un consulte Planète Hockey tous les jours parce qu’il sait qu’il y trouvera une information fiable, une analyse intéressante ou une interview qu’il ne trouvera nulle part ailleurs, alors nous aurons gagné.

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