Romain Loeffel a longtemps connu l’équipe de Suisse par intermittence. Pas suffisamment pour pouvoir considérer une sélection comme acquise, mais suffisamment pour comprendre ce qu’elle représente. Ses premières apparitions avec l’équipe nationale remontent à 2011. Avant cela, il avait déjà porté le maillot suisse dans les catégories juniors, notamment au Mondial U20 de 2009, remporté par la Suisse en Division IA, puis au Mondial U20 2011 aux Etats-Unis, où la sélection termine cinquième. Chez les seniors, l’attente est plus longue. Loeffel doit patienter jusqu’au Championnat du monde 2015, en République tchèque, pour connaître son premier grand tournoi. Et même cette sélection ne va pas de soi.
Il est d’abord écarté du groupe. Puis une blessure dans l’effectif suisse oblige Patrick Fischer et son staff à rappeler le défenseur. Loeffel se trouve alors en vacances à Dubaï lorsqu’il apprend qu’il doit rejoindre la sélection. Il dispute finalement deux rencontres à Prague. La Suisse termine huitième. Cette première expérience internationale laisse déjà apparaître une caractéristique qui va accompagner toute sa carrière avec la sélection : Loeffel ne considère jamais sa place comme garantie. Deux ans plus tard, il est bien présent au Mondial 2017, en France. Cette fois, il dispute les huit matches de la Suisse et inscrit cinq points, avec un but et quatre assists. La Suisse termine sixième et s’incline en quarts de finale contre la Suède. Le défenseur de Genève-Servette est désormais un international installé. Mais le chemin vers la reconnaissance reste semé d’obstacles.
Pyeongchang : les premiers Jeux
En février 2018, Loeffel découvre l’univers olympique. À Pyeongchang, la Suisse termine dixième. Loeffel participe à trois matches et délivre une passe décisive. Le tournoi s’achève brutalement lors du match de qualification pour les quarts de finale, perdu contre l’Allemagne. Quelques mois plus tard, il change de club et rejoint Lugano. Sa carrière internationale, elle, se poursuit, une curieuse régularité va bientôt s’installer: 2015. 2017. 2019. 2021. 2023. Loeffel participe successivement à cinq Championnats du monde organisés lors d’années impaires. En 2019, il inscrit trois points en huit matches. En 2021, il réalise son tournoi le plus productif jusque-là : trois buts et une passe décisive en sept rencontres. En 2023, il ajoute trois points en huit matches. Cette régularité est d’autant plus remarquable qu’il ne se présente jamais au camp de préparation avec la certitude d’être retenu. En 2023, avant son cinquième Mondial, Loeffel résume lui-même cette situation : malgré la confiance acquise auprès de Fischer, il ne commence jamais la préparation en considérant sa place comme garantie. Cette phrase raconte assez bien son rapport à la sélection. Il doit toujours convaincre. À 32 ans, alors qu’il possède déjà une solide expérience internationale, il continue donc à aborder chaque printemps avec la même incertitude qu’au début de sa carrière. Et puis arrive 2024.
Le Mondial tchèque devait être différent. Loeffel arrive à Prague avec un statut de vétéran. Il joue avec le CP Berne, possède une longue expérience internationale et vient de disputer son cinquième Championnat du monde consécutif. Mais personne ne pouvait encore prévoir ce qui allait suivre. Dans le tournoi, le défenseur prend une dimension offensive inhabituelle. Avant le quart de finale contre l’Allemagne, il compte déjà deux buts et quatre assists. Il est alors présenté comme l’un des joueurs importants de la sélection suisse. Son tournoi s’achèvera avec sept points en dix matches, soit deux buts et cinq assists. Et surtout, pour la première fois dans son parcours mondial, la Suisse va franchir le cap des quarts. L’Allemagne est battue. Puis la Suisse élimine le Canada en demi-finale. Le 26 mai 2024, elle retrouve la Tchéquie en finale. Cette fois, Loeffel est au cœur d’une équipe qui peut devenir championne du monde. Le titre échappe encore aux Suisses. La Tchéquie s’impose et remporte la médaille d’or à domicile. Mais pour Loeffel, cette défaite possède une signification différente de celle de 2013 avec Fribourg. En club, il avait vécu une finale nationale perdue. À Prague, il vient de disputer une finale mondiale. La médaille d’argent constitue le premier podium de sa carrière avec l’équipe nationale.
Pékin, encore
Loeffel connaît également une deuxième expérience olympique. En 2022 à Pékin, il dispute les cinq rencontres de la Suisse et inscrit un but. La sélection helvétique termine huitième. Deux Jeux olympiques, six Championnats du monde. Et une médaille d’argent. Mais derrière ces chiffres se cache une réalité moins visible: Loeffel a dû gagner sa place encore et encore. À 23 ans, il est rappelé au dernier moment pour son premier Mondial. À 30 ans, il participe à un tournoi où il marque trois buts en sept matches. À 33 ans, il devient l’un des défenseurs les plus productifs de la Suisse à Prague et participe à la conquête de l’argent mondial. Le gamin des Mélèzes est devenu un habitué de l’équipe nationale. Mais le maillot rouge à croix blanche n’a jamais cessé d’être une récompense. Et c’est peut-être ce qui rend son parcours international particulièrement intéressant : il n’a jamais cessé de jouer avec la nécessité de prouver qu’il méritait d’être là. Il va connaître une nouvelle déception cette saison en n’étant pas retenu pour le Mondial disputé en Suisse, à Zurich et Fribourg La suite de son histoire va être difficile. Car après les Jeux, les Mondiaux et les grandes soirées internationales, une autre bataille commence. Une bataille beaucoup moins spectaculaire. Celle d’un joueur expérimenté confronté à son corps, à une commotion cérébrale et à plusieurs mois loin de la glace.
(A suivre demain: le corps, les doutes, le retour)